Le kakemphaton, de Pierre Corneille à Claude MC


Corneille MC Solaar kakemphaton

On va commencer par le commencement, et faire les présentations. 

On a d’abord Corneille. Pierre, hein… pas celui qui est  Seul au monde. Celui qui nous intéresse vient tout droit du XVIIe siècle. 

D’abord avocat timide, il se tourne vers la littérature — et il a bien raison de le faire, puisque ça va plutôt lui réussir ! Après s’être essayé à la comédie, il connaîtra un vrai succès grâce à ses tragédies, devenues de véritables classiques de la littérature française : Le Cid (première œuvre tragique pour l’auteur, où l’on distingue encore les traces de son goût pour la comédie, dans un style un peu hybride, peu commun pour l’époque), Horace ou Andromède.

Deuxième protagoniste du jour : MC Solaar, qui lui se balade entre le XXe et XXIe siècle. S’il n’est pas le premier rappeur français, il est sûrement l’un de ceux qui a contribué à populariser le rap dans l’Hexagone.

Après une percée à la fin des années 1980, il s’impose largement sur les ondes pendant deux décennies. Qualifié de poète moderne, salué par la critique, il devient même fréquentable aux oreilles de ceux qui, à l’époque, goûtent peu ce genre musical jugé trop brut, trop marginal… surtout en France. Oui, ces mêmes oreilles qui s’enthousiasment aujourd’hui pour la programmation d’une « Carte blanche SCH » sur France Inter. Mais passons… seuls les imbéciles, paraît-il, ne changent pas d’avis.

Parmi les succès de Solaar, on peut bien sûr citer le classique Caroline et son intemporel « l’as de trèfle qui pique ton cœur », Nouveau Western et Les temps changent, pour la seule décennie 1990. L’artiste amorce ensuite le début du nouveau millénaire avec le mystique et graphique Solaar pleure ou l’estival Inch’Allah, tout aussi efficaces et incontournables.

De prime abord, on ne voit pas tellement le point commun qui relie le dramaturge Pierre Corneille au rappeur Claude M’Barali, le nom de naissance de notre contemporain. Déjà, parce que trois siècles les séparent. Ensuite, parce qu’on pourrait penser que les deux artistes n’étaient pas vraiment sur le même créneau… et pourtant… Les points communs seraient nombreux pour qui voudrait bien se pencher sur l’œuvre du premier et la discographie du second. 

Je ne fais pas monter le suspense davantage : ce qui nous intéresse aujourd’hui, c’est leur habileté respective à manier l’art du kakempathon.
Le quoi ?


Kakemphaton ? Kesako ?

Le kakemphaton, littéralement le « malsonnant », est une figure de style (sans blague…) qui joue avec l’homophonie. Du grec « kakos » (« mauvais, laid ») et « emphaton » (« parole, prononciation »), il désigne la rencontre de sons d’où résulte – involontairement ou intentionnellement – un énoncé ridicule, incongru ou encore tendancieux, de mauvais goût. Typiquement, le proverbe : « mariage plus vieux, mariage heureux », que beaucoup comprennent comme « mariage pluvieux », peut-être considéré comme un kakemphaton (et nous permet ainsi de nous réjouir, même quand la pluie vient ruiner les photos de mariage… mais en passant à côté du sens premier). 

Il se rapproche ainsi de ce qu’on appelle plus communément un calembour. En gros, votre vieil oncle, sans le savoir, faisait des kakempathons à tous les repas de famille… encore un artiste incompris…

L’empreinte comique

Plus tôt, je vous disais que Corneille écrivait des comédies avant de voguer vers la tragédie. Et ça se sent : il nous a gâtés en nous servant d’excellents kakemphatons. Dans La Mort de Pompée (1643), on peut lire : « Car ce n’est pas régner qu’être deux à régner » ; ou dans Horace (1640), on retrouve « Je suis romaine, hélas, puisque mon époux l’est », que l’auteur a finalement modifié plus tard pour « Je suis romaine hélas, puisqu’Horace est romain »… Ne l’assumait-il plus, finalement, celui-là ? Ou alors lui a-t-on dit, comme au vieil oncle, qu’il valait mieux lever le pied sur les calembours ? Mais l’un des plus célèbres kakemphatons de Corneille, c’est bien sûr : « Le désir s’accroît quand l’effet se recule », qu’on retrouve dans Polyeucte (1642).

J'aime à penser que Corneille a pouffé dans sa moustache en écrivant une phrase où l’on peut entendre « les fesses reculent »

Je vous vois venir. Vous allez vouloir me poser la question que les lycéens adressent souvent à leur professeur : « Mais l’auteur… il avait conscience de ça quand il a écrit ? » C’est toute la beauté du kakemphaton : on ne peut jamais vraiment savoir… J’aime à penser que Corneille a pouffé dans sa moustache en écrivant une phrase où l’on peut entendre « les fesses reculent ». 

Si pour Corneille, il est un peu tard pour obtenir une réponse, on pourrait tout à fait demander à MC Solaar s’il avait conscience de jouer du kakemphaton en écrivant, en 2001, « Y a pas que des gens bons à la tête de l’art », dans son morceau RMI. Gardons en tête que chez un rappeur, l’homophonie est un outil poétique à part entière, entre malice, image et subversion. Évidemment, que Claude MC — comme on l’appelle aussi — sait ce qu’il fait. Et en l’occurrence, il nous régale en évoquant, sorti de nulle part, un jambon à la tête de lard… 

Dans Nouveau Western, déjà, il maniait l’homophonie d’une main de maître avec : « Le vent souffle en Arizona / Un État d’Amérique dans lequel Harry zona ». Cette deuxième phrase, utilisée seule, aurait constitué un excellent kakemphaton… Intentionnels, les calembours de Solaar ? À n’en point douter.

Et aujourd’hui ?

Le kakemphaton se fait plus rare. En tous cas, il est plus rare à dénicher, peut-être… Une langue qui évolue implique des changements dans la manière dont on s’amuse avec elle. La démocratisation du rap, genre musical de premier plan aujourd’hui, a permis de se familiariser avec d’autres manières d’appréhender les rimes, les sons. Les ruptures syntaxiques, les allitérations, pour ne citer qu’elles, sont des exemples dont j’aurais l’occasion de reparler sur ce blog.

Des tragédies classiques aux beats du XXIe siècle, le kakemphaton n’a pas dit son dernier mot, j’en suis convaincue. Il peut s’en cacher partout, dans les phrases les plus anodines. À vous de tendre l’oreille… 


Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *